La vie est un long fleuve tranquille. Suite...
L’activité de la société A-D Protection est la suivante : des clients (particuliers et entreprises) sont équipés d’un système d’alarme comprenant un transmetteur téléphonique.
Cet appareil, muni d’un code spécifique, est relié à un pupitre de réception situé au sein de la société, pupitre devant lequel un vigile est de permanence, 24 heures sur 24, 7 jours sur 7.
Si le pupitre enregistre un déclenchement d’alarme émanant d’un transmetteur, lui-même relié à un système de déclenchement d’alarme, il indique un numéro de code/client au vigile.
Celui-ci compulse une liste donnant les nom et adresse du client chez qui une intrusion vient d’être détectée, et transmet par radio un ordre d’intervention aux équipes de deux hommes et un chien qui patrouillent en fourgon banalisé.
C’est une énorme responsabilité, car la société possède les clés de tous les appartements, villas, entreprises des clients qui ont fait confiance à A-D Protection.
J’associe cette fonction à un métier paramilitaire, allant jusqu’à estimer qu’il faut encore plus de rigueur dans le comportement de tous les jours.
Ayant cerné les difficultés dans les grandes lignes, je prends officiellement ma fonction de Directeur du Personnel le 1er août 1984.
D’abord, sans la brusquer, je tente de faire comprendre à Mme BAUDET tout l’intérêt qu’il y a à ne plus « s’afficher » devant son personnel.
Ensuite, les quinze jours passés à observer me permettent de constater que les deux vigiles qui s’étaient permis d’entrer dans le bureau sans y avoir été invités, M. BIQUETTI, Commandant de la « Coloniale » en retraite et M. ROQUAS, le colosse, un travailleur acharné mais une forte tête (BIQUETTI manipule ROQUAS), tous deux sont manifestement à la source de la perturbation entravant la bonne marche de l’entreprise.
Il m’a été rapporté par la suite que BIQUETTI visait la fonction directoriale qui venait de m’être confiée.
L’officier en retraite qu’il est ne sera donc pas mon allié.
Je m’attelle donc au cas « ROQUAS ».
Systématiquement contre toute forme de discipline, pourtant nécessaire dans ce type d’activité, celui-ci se sert de sa stature herculéenne pour imposer son point de vue.
Je constate que tous ses collègues, hormis BIQUETTI, le craignent plus ou moins.
Je n’ai que peu de solutions si je veux réussir.
Je fais part de ma suggestion à Mme BAUDET qui me donne carte blanche pour agir.
Je convoque ROQUAS pour un entretien informel au cours duquel, tout en mettant en avant ses qualités de travailleur, j’essaie de lui faire comprendre que sa manière d’agir est vouée à l’échec.
Il se lève en vociférant des injures, quitte le bureau en claquant la porte, emprunte un fourgon de la société et démarre comme un fou.
Je laisse passer un moment, sachant où le retrouver.
La société dispose d’un terrain dans la zone industrielle de l’aire toulonnaise, celle-là même dont elle assure la surveillance de nuit, terrain sur lequel elle a bâti un chenil.
ROQUAS s’y trouve.
Nous sommes face à face.
Il me dépasse d’une bonne tête et d’au moins trente kilos.
Mais je pratique le Judo.
S’il m’agresse physiquement, sa taille et sa corpulence seront pour lui des handicaps majeurs...
A un mètre de lui, mon regard rivé dans le sien, je tente de lui faire entendre raison.
Rien n’y fait.
Ses hurlements de dément excitent la vingtaine de chiens qui aboient à tout va, se jetant contre les grilles de leur cage.
De vrais fauves.
Des tueurs.
Ils ne me connaissent pas.
Impressionnant.
Sentant qu’il n’aura pas le fin mot, ROQUAS menace d’ouvrir les cages, et de lâcher les molosses sur moi.
Il a le regard exorbité.
Je ne suis pas du tout rassuré.
S’il met sa menace à exécution, je n’aurai jamais le temps de regagner mon véhicule, à plus de cinquante mètres.
Le judo ne pourra rien pour moi.
Je vais mourir déchiqueté.
Les fauves vont me mettre en pièces.
Une parcelle de lucidité lui dicte de ne pas passer à l’acte.
Les chiens restent enfermés.
Quoi qu’il en soit, cette impardonnable menace de mort par chiens interposés va lui être fatale.
Pour Mme BAUDET, pour la société, je n’ai pas le droit d’accepter que mon autorité soit mise en doute.
A cet instant, je viens de décider que la carrière de ROQUAS au sein de la société A-D Protection s’arrêtait là, définitivement.
« Alors, Monsieur PETITDEMANGE, on a du mal à raisonner ROQUAS ! » me dit BIQUETTI avec un sourire narquois à mon retour au Siège. (ROQUAS l’avait déjà appelé par radio pour faire son rapport, ce qui me prouve la hiérarchie en place entre eux).
BIQUETTI n’est sûrement pas étranger au comportement de ROQUAS à mon encontre.
Je regarde l’officier de la Coloniale en retraite droit dans les yeux.
Il baisse le regard.
Il se rend soudain compte que je viens de deviner qu’il est le principal instigateur du désordre régnant dans la société.
Ne répondant pas à ses sarcasmes, je fais envoyer une première lettre recommandée à ROQUAS, le convoquant à un entretien préalable en vue de son licenciement.
Il ne se présente pas, sans motif, sans excuse.
Son sort est scellé.
Deuxième courrier.
Pas plus de réaction.
Son licenciement lui est signifié dans tout le respect de la procédure légale.
Les diverses menaces qu’il profère sont rapidement jugulées par un appel téléphonique à la brigade de gendarmerie.
J’estime lui avoir donné une chance de rentrer dans le rang.
L’exercice d’un tel métier ne peut être confié à ce genre de personnage, dangereux pour la cohésion de l’équipe.
Je constate par ailleurs qu’à aucun moment, BIQUETTI n’est intervenu en faveur de ROQUAS.
Pas courageux, encore moins téméraire, le commandant moustachu couperosé de la Coloniale en retraite...
Muriel BAUDET avait commis une erreur (ce ne fut pas la seule) en recrutant ROQUAS, personnage pouvant exceller ailleurs, sous condition d’un encadrement rigoureux, mais inadapté à ce type de profession.
L’ascendant pris sur l’ensemble du personnel était nuisible à la bonne marche de l’entreprise.
Il gangrenait l’équipe entière, mais n’était pas le seul.
Je ne me doutais pas encore de ce que j’allais découvrir, ne savais pas à quel point A-D Protection était pourrie de l’intérieur, corrompue.
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Le problème « ROQUAS » étant solutionné au mieux des intérêts de la société, je convoque l’ensemble du personnel, pour une prise de conscience collective de notre activité, et des modifications que j’entends y apporter, notamment :
- Contrôle inopiné par mes soins des patrouilles de nuit,
- Responsabiliser le chauffeur au regard de l’état, l’entretien mécanique et la propreté du fourgon, ainsi que l’utilisation scrupuleuse des disques ’’mouchards’’ qui mettent en évidence la vitesse et les horaires d’utilisation du véhicule,
- Tenue uniforme et propre,
- Une chose pourtant élémentaire : frapper avant d’entrer, et attendre d’être invité à entrer dans le bureau que je partage sur sa demande avec Mme BAUDET,
- Lutter contre le désœuvrement,
- Propreté corporelle (l’odeur dégagée par certains est effrayante…),
- Interdire les communications téléphoniques privées (sauf autorisation de Mme BAUDET ou moi-même), sous peine de devoir les rembourser, la société n’ayant pas à supporter des frais ne lui incombant pas,
- Respecter les horaires de prise de service, certains ayant une fâcheuse tendance à « grignoter » des demi-heures sur le temps de service de la personne qu’ils devaient remplacer,
- Obligation, pour le vigile de service au pupitre, de noter scrupuleusement sur une main courante tous les mouvements du personnel, y compris Mme BAUDET et moi-même, document visé par mes soins tous les matins.
Une chose est sûre : autant le laisser–aller est facile, autant l’autodiscipline est ardue à faire admettre.
En tant que Chef d’entreprise, Muriel BAUDET aurait pu juguler certaines conduites avant de laisser s’installer un climat d’irresponsabilité comportementale.
Qu’elle le veuille ou pas, elle est entièrement responsable de l’attitude de ROQUAS, entre autre.
A SUIVRE…