JUSTICE DE COPAINS = JUSTICE DE COQUINS - 6
S’il est spacieux, l’appartement que Jocelyne et moi occupons, tout comme le quartier d’ailleurs, est très bruyant.
Je dors mal.
Combien de fois ai-je demandé l’intervention nocturne de la police pour déclenchements intempestifs d’alarmes de voitures.
Combien de fois ai-je accompagné les policiers jusqu’aux véhicules incriminés, dont la sirène réveillait tout le quartier sauf, curieusement, les principaux intéressés : les propriétaires eux-mêmes.
Pendant que l’un des policiers me servait de témoin pour court-circuiter l’alarme, l’autre, après avoir relevé l’immatriculation, allait consulter le fichier des cartes grises, prenait connaissance de l’identité et l’adresse du propriétaire, se rendait à son domicile le verbaliser pour tapage nocturne.
Mais 2 à 3 fois par semaine, la nuit, cela devenait très pesant.
Je ne m’étais pas fait que des amis, ce dont je me fichais éperdument.
Ma première expérience de propriétaire ne m’ayant pas affaibli, ma femme et moi signons un contrat de construction de notre future résidence principale.
-o-
Fin janvier 1988.
Comme tous les jours ouvrables, je quitte mon appartement aux alentours de 7 heures 45.
Passant devant le bureau du gardien de l’immeuble, Monsieur Mouloud El MOKHRA, sympathique et travailleur citoyen d’origine tunisienne, bureau exceptionnellement fermé, j’entends une voix forte vociférant des menaces.
Faisant comme si de rien n’était, je frappe et entre, sans attendre que l’on m’y invite.
Un homme corpulent, que je reconnais comme ancien gendarme maritime reconverti dans le civil, est assis à la place de M. El MOKHRA, celui-ci étant au garde-à-vous devant son propre bureau.
· Que se passe-t-il, Mouloud ?
· Ce sont des gens de l’immeuble qui se sont plaint que je faisais mal mon travail, et que j’étais impoli.
Je regarde l’ex gendarme.
· Monsieur, je m’appelle Serge PETITDEMANGE, suis Directeur commercial et habite cet immeuble depuis plus d’un an.
Je n’ai personnellement jamais eu à me plaindre du comportement ni du travail de Monsieur El MOKHRA.
En revanche, ce que je sais pour avoir surpris certaines conversations, c’est que certains locataires n’acceptent pas la présence d’un maghrébin.
Me tournant ensuite vers M. El MOKHRA :
· Mouloud, s’il est avéré ce qui vous est reproché, désolé, mais vous serez licencié.
En revanche, dans le cas contraire, je vous jure que vous conserverez votre place.
Mouloud El MOKHRA est toujours le gardien de l’immeuble le Toucan III.
-o-
Un jour où je me rendais à la Sécurité Sociale, immeuble voisin, je l’ai salué.
Il m’a fait signe de m’arrêter.
Je l’ai senti malheureux, triste.
Ce qu’il m’a appris m’a bouleversé.
Quelques temps après notre déménagement, son épouse, originaire du Nord de la France, une « ch’ti », a été violée par plusieurs hommes.
Elle n’a pas osé lui en parler.
Le soir, elle s’est couchée, après avoir avalé un tube de barbituriques.
Elle est décédée dans la nuit, au côté de Mouloud.
Elle laisse 4 orphelins.